Entretien croisé sur l’accessibilité numérique chez Decathlon.

Journal de l'accessibilité

8 minutes de lecture passionnante !

Publié le 6 mars 2026 par Sebastien Bouvier

Rencontre croisée avec Thomas Vittrant et Gaspard Mathon de Decathlon sur l'accessibilité numérique

Chez Decathlon, rendre le sport accessible à toutes et à tous ne s’arrête pas aux magasins : le numérique est devenu un point d’entrée indispensable. Dans cet entretien croisé, Gaspard Mathon, référent accessibilité numérique, et Thomas Vittrant, coordinateur accessibilité e-commerce, racontent ce qui a déclenché leur engagement, comment ils structurent la démarche à l’échelle du groupe et les leviers concrets pour faire de l’accessibilité un réflexe collectif.

Rencontre croisée

Présentation & parcours

Gaspard Mathon Je suis chef de projet chez Decathlon, et j’ai aussi le rôle de référent accessibilité numérique. Au quotidien, j’accompagne les équipes pour garantir que Decathlon — notre écosystème numérique, et même au-delà — soit accessible à tout le monde. Je suis développeur à la base : j’ai commencé il y a 7 ans, en alternance, j’ai travaillé sur notre design system (Vitamin play) pendant environ deux ans. Ensuite, j’ai évolué sur d’autres projets (programme de fidélité, plateforme de co-création…), avec déjà 10 à 15 % de mon temps dédié à initier l’accessibilité avec un petit groupe. Aujourd’hui, je suis 100 % dédié à coordonner l’accessibilité numérique.

Thomas Vittrant J’ai commencé mon parcours professionnel il y a 25 ans dans un groupe de restauration nordiste, d’abord sur du développement d’applications, puis sur de la gestion de projet. J’ai rejoint Decathlon en 2009 comme chef de projet informatique. J’ai eu la chance de travailler sur beaucoup de domaines, puis je suis passé manager d’équipe informatique pendant 4 ans. Il y a environ 5 ans, j’ai retrouvé le monde du projet côté e-commerce, et depuis un peu plus d’un an je coordonne la mise en place de l’accessibilité numérique sur l’ensemble des plateformes e-commerce. Mon rôle, c’est d’être l’interface entre les équipes Produit, Engineering et les pays.

Déclencheur de l’engagement sur l’accessibilité

Gaspard — Mon déclic remonte à mon alternance, quand j’ai travaillé sur notre design system. L’accessibilité faisait partie de ses piliers. À ce moment-là, je ne connaissais pas vraiment le sujet : je savais “vaguement” ce que c’était, mais j’ai découvert tout un univers : les référentiels, les lois (en France et en Europe), les technologies d’assistance… et surtout j’ai compris qu’on ne faisait pas encore grand-chose à l’échelle de Decathlon. Ce n’était pas dans l’inconscient collectif.
Je me suis dit : “il y a un truc à faire”. Parce que concrètement, on laisse potentiellement des personnes bloquées devant leur écran, incapables de faire ce qu’elles ont besoin de faire. Ce qui me motive, c’est l’aspect profondément humain : savoir que mon travail peut aider des millions de personnes à être plus autonomes et indépendantes.

Thomas — De mon côté, c’est un peu différent. Quand on a fait appel à moi il y a un peu plus d’un an pour porter le sujet côté e-commerce, j’avais conscience de l’importance de l’accessibilité… mais je n’imaginais pas la complexité ni la variété des thématiques à traiter. Ce qui m’a fait “basculer”, c’est le fait d’échanger au quotidien avec des experts : en interne (dont Gaspard), et en externe (comme Warren Walter). Ça m’a permis de monter vite en compétences, mais surtout ça a changé ma manière de concevoir un site web — et encore plus un site e-commerce. Je me suis rendu compte que ce qui est invisible pour la plupart d’entre nous est un vrai frein au quotidien pour beaucoup de personnes.

Complémentarité des rôles

Thomas L’accessibilité touche toutes les strates de l’entreprise. Mais quand il a fallu prioriser, on a commencé par le e-commerce : c’était logique, parce que ça touche le plus de monde et ça génère le plus de frustrations côté clients et collaborateurs.
Moi, je viens avec mon expérience e-commerce et gestion de projet. Gaspard arrive avec une expertise accessibilité plus forte. Et ce binôme est essentiel : on a pu identifier les actions à mener et les ordonnancer de manière efficace. La complémentarité, c’est vraiment un facteur clé de réussite.

Gaspard On fait le même métier — on est tous les deux chefs de projet — mais moi j’étais plus junior sur la gestion de projet, tandis que Thomas est plus senior. À l’inverse, j’apporte une expertise accessibilité plus poussée. Au début, il a fallu trouver l’équilibre, et une fois qu’on l’a trouvé, ça nous a permis d’aller beaucoup plus vite. Thomas est très focus e-commerce, moi je suis plus transverse, mais on se rejoint sur plein de sujets et on est en communication permanente. Ça rend la dynamique très fluide.

Vision Decathlon

Place de l’accessibilité numérique dans la stratégie 

Gaspard Historiquement, l’accessibilité a plutôt démarré en “bottom-up” : on faisait avancer les choses à notre échelle, de manière opérationnelle, pour sensibiliser autour de nous. On n’était pas seuls, mais on était une petite poignée. L’année 2025 a marqué une étape importante : il y a une prise de conscience plus collective, et l’accessibilité est mieux prise en compte dans la démarche produit, surtout côté e-commerce. Le fait qu’un poste 100 % dédié existe (le mien) est une preuve concrète qu’il y a un vrai besoin. Ce n’est peut-être pas encore une ligne stratégique au même titre que des objectifs commerciaux ou la sécurité, mais c’est de plus en plus une composante essentielle de la manière dont on conçoit et construit nos produits.

ThomasCôté e-commerce, on voit clairement qu’en 2025, le sujet est “entré dans les têtes”. Il y a plus de réflexes, plus de demandes, plus de questions. On initie un mouvement : même sans “stratégie écrite” hyper formalisée, il y a une démarche continue. Et on voit aussi qu’une stratégie, ce n’est pas uniquement du top-down : on lance la dynamique, puis elle se crée aussi d’elle-même.

Gaspard Il y a aussi un facteur qu’on ne peut pas nier : le légal a joué un rôle d’accélérateur. On essaie d’animer les gens par le sens, pas par la contrainte, mais le cadre réglementaire a clairement donné un coup de fouet et a aidé à faire redescendre le sujet.

Place dans la mission plus large de Decathlon

Thomas La raison d’être de Decathlon, c’est de “rassembler les gens par le sport pour rendre le bien-être accessible à toutes et à tous”. Et aujourd’hui, cette mission ne concerne pas que nos magasins. On vit dans une ère de plus en plus numérique : le numérique est un lieu d’accès au sport. Avant d’acheter, je vais chercher des infos en ligne, comparer, regarder les services…

Donc si nos plateformes excluent une partie de la population, on n’est pas alignés avec notre mission. Le parallèle avec l’accessibilité physique est très simple : en magasin, quelqu’un en fauteuil doit pouvoir entrer, circuler, accéder aux produits, lire les prix. Sur un site, c’est pareil. 

En une phrase : l’accessibilité numérique, c’est juste tenir notre promesse.

Enjeux spécifiques d’un groupe international

Gaspard Le premier enjeu, c’est l’échelle : comment garantir un niveau d’accessibilité homogène dans plus de 60 pays, avec des législations qui varient (RGAA en France, contexte européen, autres cadres…) ? Il faut réussir à garder une qualité et une conformité globales, équitables, à travers tout l’écosystème.

Thomas Le second enjeu, c’est d’en faire une vision commune. L’objectif, c’est que l’inclusion devienne un réflexe pour toutes les collaboratrices et tous les collaborateurs, et que ce soit perçu comme un moteur d’innovation plutôt qu’une contrainte. On aura réussi quand l’accessibilité sera devenue un basique.

Mise en œuvre et bonnes pratiques

Actions concrètes déjà menées

Thomas On a structuré l’action en plusieurs phases :

  1. Faire un état des lieux de nos outils numériques : on a plus de 500 outils internes et externes, donc il fallait comprendre le terrain de jeu.
  2. Prioriser l’e-commerce : c’était la première marche, car c’est ce qui touche le plus de monde.
  3. Lancer des audits externes, via un partenariat stratégique avec Warren Walter : ça nous a permis d’aller plus vite, de monter en compétences et surtout d’avoir un point de départ clair.
  4. Créer un Groupe d’Intérêt Spécifique (SIG) : une équipe transverse qui établit des standards, fournit des outils (comme une matrice de responsabilités par métier) et facilite le passage à l’action.
  5. Former des personnes en interne à l’audit, pour gagner en réactivité.

Déployer des plans d’actions correctives par équipe, et mesurer régulièrement la progression pour tenir les objectifs.

Focus sur l’état des lieux des produits

Gaspard Il n’y a pas de secret, c’est très “porte à porte”. Ça prend du temps, c’est fastidieux, et ce n’est jamais parfaitement complet — moi, ça m’a pris quasiment tout un été. Heureusement, on a de la documentation interne, un drive qui permet de chercher, et des personnes qui ont l’historique de certains projets. Le plus long, c’est souvent de retrouver qui est responsable, si c’est encore utilisé, si c’est du legacy, et comment prioriser.

Thomas Decathlon a 50 ans, et plus de 100 000 collaborateurs dans le monde. Forcément, il y a énormément d’outils, parfois très locaux. On priorise d’abord ce qui est public et ce qui touche le plus de monde, puis on traite progressivement les outils internes les plus utilisés.

Design System & Accessibilité numérique

Gaspard Je vois le design system comme une boîte de Lego : des composants, des guidelines, et des règles d’usage qui permettent d’uniformiser et d’accélérer le développement.

C’est un accélérateur indispensable : ça permet d’industrialiser une accessibilité native. On a franchi récemment une étape majeure avec un excellent niveau de conformité sur le design system, et c’est une vraie satisfaction, même si maintenir ce niveau est un effort constant.

Mais il y a un point clé : un composant accessible mal implémenté peut rendre une page inaccessible. Donc le design system ne fait pas tout. Il faut aussi des guidelines claires, et une responsabilité partagée entre l’équipe design system (qui crée et maintient des composants accessibles) et les équipes produit (qui les implémentent correctement).

Sensibilisations & formations des équipes

Gaspard La sensibilisation et la formation sont au cœur de la démarche. On a commencé par des sessions de sensibilisation “de masse” : on a déjà sensibilisé plusieurs centaines de collaborateurs. Ensuite, on a mené des formations plus ciblées, notamment côté e-commerce, avec une progression nette du nombre de personnes formées.Et pour faire vivre le sujet, j’ai aussi mis en place une newsletter mensuelle : on partage des ressources, des articles, et des formats plus légers pour créer de l’acculturation et rappeler que l’accessibilité est un vrai sujet, dans la durée.

Thomas L’idée, c’est d’acculturer au-delà des équipes “tech”. Un site e-commerce, ce n’est pas que de l’engineering : il y a aussi le contenu, le marketing, le commerce… donc on veut progressivement sensibiliser le plus largement possible, même si former “tout le monde” n’est pas réaliste.

Gouvernance, défis et perspectives

L’accessibilité : un réflexe collectif

ThomasJe n’ai pas de recette magique, mais je crois à une combinaison de trois leviers : le pourquoi, le comment, le combien.

  1. Donner du sens (Pourquoi) : expliquer systématiquement pourquoi on le fait. La sensibilisation et la formation sont indispensables. Et rien ne vaut un test utilisateur (filmé ou en direct) avec une personne en situation de handicap, ça transforme la perception d’une équipe.
  2. Donner les moyens (Comment) : il faut que ce soit simple de bien faire. Le design system est clé. Le SIG et l’intégration dans les processus (agile, DoD, PR, tests clavier/lecteur d’écran) rendent l’action concrète.

Mesurer et animer (Combien) : on ne peut améliorer que ce que l’on mesure. Il faut rendre visibles des indicateurs d’accessibilité, comme on le fait pour la performance ou le business. Et chez Decathlon, le côté challenge — comme dans le sport — crée une dynamique d’amélioration continue.

Défis rencontrés

Gaspard Le premier défi, c’est l’éducation au sens large : faire comprendre le pourquoi, clarifier les rôles, et accompagner la conduite du changement. Les gens ont leurs habitudes, et l’accessibilité peut être perçue comme “une charge en plus”.Lesecond défi, c’est de démystifier. On voit souvent d’abord le frein avant la valeur. Notre enjeu, c’est de montrer que si on le pense en amont, avec de l’outillage et de la pédagogie, ça devient plus fluide — et au final, c’est un gain de qualité, de robustesse et de temps.

Bénéfices au-delà de la conformité

Gaspard Je vois une acculturation qui grandit. L’accessibilité sort du cercle purement technique et infuse dans des métiers comme le marketing, les RH, le design. Et même le vocabulaire change : on parle moins de “normes” et plus d’expérience utilisateur et d’inclusion.
Je vois aussi une forme de maturité. Certaines équipes osent remettre en question des décisions, et on reçoit plus de questions et de remontées. Il y a une autorégulation qui s’installe, et l’accessibilité n’est plus perçue comme opposée à l’esthétique : on cherche davantage le bon équilibre.

Thomas Je trouve qu’on est en train de passer d’un système correctif à un système plus proactif. De plus en plus, les besoins des personnes en situation de handicap sont pris en compte dès la conception, dès le design. On reçoit plus de demandes d’accompagnement, et même si toutes les équipes n’ont pas le même niveau, en un an il y a une vraie différence.

Un conseil à une entreprise qui se lance sur le sujet

GaspardJe conseillerais de consolider les fondations. Si on a un design system, le rendre accessible est un investissement très puissant à long terme, parce que ça diffuse l’accessibilité nativement dans tous les futurs produits et ça démultiplie l’impact des efforts.

ThomasJe dirais : lancez-vous. Il ne faut pas attendre la stratégie parfaite, le budget complet, ou une équipe dédiée. Il faut commencer petit, mais commencer maintenant. Et le premier pas, c’est la sensibilisation.


Pour aller plus loin…

Si vous souhaitez mettre en place des actions pour favoriser l’inclusion et l’accessibilité numérique, mais que vous ne savez pas par où commencer, demandez conseil à nos experts accessibilité via l’adresse mail contact@warren-walter.com.

Et pour plus d’informations sur nos prestations en accessibilité, on vous donne rendez-vous sur notre page dédiée à l’Accessibilité Numérique.